SECURITE ET DEFENSE(du 21/11/2002 au 02/02/2003)(fin de la deuxième partie)
Publié le jeudi 30 janvier 2003
2003-01-30 13:22:54
CORSE
CORSE Victime d'un règlement de comptes sanglant, Philippe Massoni a-t-il payé ses amitiés dominicaines ?
La drogue des Caraïbes finançait les clans corses ![]()
Jean Chichizola
[30 janvier 2003]![]()
Au consulat de France à Santo Domingo, capitale de la République dominicaine, on se souvient d'un jeune homme souhaitant déposer, en décembre dernier, une demande de visa pour une amie dominicaine.
Né à Bastia un jour de 1963, Philippe Massoni, installé sous le soleil des Caraïbes depuis plusieurs années, partait pour quelques semaines de vacances dans son île natale. Son congé a pris fin le 22 janvier dernier, vers 20 heures, quand deux inconnus ont ouvert le feu alors qu'il se trouvait devant le domicile de ses parents à Biguglia (Haute-Corse). Les gendarmes relèveront une dizaine de douilles sur la chaussée. Du 11,43, l'arme des règlements de comptes du milieu. Trente minutes plus tard, une Peugeot 406 volée et incendiée, vraisemblablement utilisée par les tueurs, était retrouvée à un kilomètre de là. Une exécution signée du grand banditisme et qui laisse perplexes les enquêteurs.
Car Philippe Massoni n'a assurément pas le profil d'un voyou. Arrivé à Bastia quelques jours avant Noël, il a fait la tournée des amis et de la famille, le temps d'évoquer l'aventure dominicaine et la brasserie de Santo Domingo pour laquelle il travaillait. Le séjour paisible d'un homme sans antécédent judiciaire. Tout juste pourrait-on retrouver, en plongeant dans les archives de l'île, la trace d'une interpellation en 1983 pour une tentative de vol à main armée et en 1984 pour l'incendie du véhicule d'un conseiller municipal de Biguglia revendiqué par le FLNC. Dans les deux cas, Philippe Massoni avait été lavé de tout soupçon.
Restent ses amis et relations en République dominicaine. Une piste qui intéresserait vivement gendarmes et policiers. Depuis deux ans, un groupe de Corses installés à Saint-Domingue et qui connaissaient Philippe Massoni intéresse le SRPJ d'Ajaccio, alerté par une note des douanes décrivant, début 2001, des mouvements de fonds sous forme de mandats entre les Caraïbes et la Corse. Des mouvements suffisamment suspects pour alimenter des soupçons de blanchiment. Le plus sulfureux de ces Corses est sans conteste Christian V., un Ajaccien de 52 ans, installé en République dominicaine depuis une dizaine d'années et présumé chef du groupe.
Ancien salarié d'un casino de Libreville (Gabon) dans les années 80, Christian V. aurait des intérêts dans un établissement de jeux dominicain. Il est surtout soupçonné d'avoir organisé en 1999 un trafic de cocaïne entre le Venezuela et Saint-Domingue. La drogue, environ 500 kilos de cocaïne, aurait été convoyée par deux voiliers, l'un d'eux appartenant à un autre Corse et commandé par un Savoyard d'une cinquantaine d'années, Richard M. Le 29 juin 1999, le corps de Richard M. était retrouvé à Saint-Domingue avec trois balles dans la poitrine et la tête écrasée. A ses côtés gisait son associé dominicain.
Détail macabre, les tueurs lui avaient tiré dans les genoux puis dans les mains avant de l'achever de trois balles dans la poitrine. Torture en vue d'obtenir des renseignements sur le trafic, élimination de témoins gênants, vengeance de commanditaires mécontents ? L'enquête dominicaine ne donnera rien.
L'argent du trafic aurait en tout cas alimenté les fameux mandats qui ont amené le SRPJ d'Ajaccio à s'intéresser aux amis de Philippe Massoni. Chargés de l'enquête, les gendarmes aimeraient à n'en pas douter recueillir le témoignage de Christian V. et de ses associés corses sur l'assassinat de Biguglia. Mais ces derniers sont malheureusement introuvables.
2003-01-30 13:21:32
COTE D'AZUR
| L'Express du 30/01/2003 |
On les appelle le père et la mère du crime: Rostov-sur-le-Don et Odessa, la russe et l'ukrainienne, les jumelles de la mer Noire: une réputation que ne démentiront pas magistrats et policiers français qui luttent - difficilement - contre la criminalité importée des pays de l'ex-bloc soviétique, principalement sur la Côte d'Azur. Une criminalité à deux volets: le blanchiment d'argent par les «nouveaux tsars» et les réseaux de «traite des Blanches», très bien organisés. Soit une délinquance sauvage multiforme: cambriolages, hold-up, agressions, trafics d'armes et de voitures de luxe, règlements de comptes se multiplient d'autant plus aisément qu'ils sont le fait de bandes incontrôlables. Avec une caractéristique commune: une extrême violence empreinte de cruauté affichée par ces nouveaux bandits. A l'heure du débat sur la «liberté des prostituées», ces réseaux révèlent le vrai visage de la prostitution criminelle où les «filles» sont traitées comme des esclaves.
L'opération baptisée «Vent d'est» en est un exemple édifiant. Comme le meilleur des films noirs, elle débute par une scène idyllique: on y voit une superbe jeune femme en survêtement faisant son jogging au soleil couchant sur la promenade des Anglais. Ce qui l'intéresse, pourtant, ce ne sont pas les reflets dorés qui surfent sur les vagues de la Méditerranée, mais les jeunes femmes en short, talons hauts et corsage échancré qui hèlent l'automobiliste au bord du trottoir. Tatiana, elle-même ancienne prostituée, supervise et «relève les compteurs» du cheptel d'une organisation de proxénètes dont fait partie son ami «Sacha». Un pseudo utilisé par cet ancien caporal de la Légion étrangère, né en Ukraine. Il a été dénoncé par Natalia, 20 ans, qu'il avait «accueillie» à Nice, après qu'elle eut été prise en charge, à Rostov, par un certain Vassili, organisateur de son voyage. Natalia devait remettre 400 euros par jour à Tatiana. A raison de 30 euros la fellation et 100 euros le «complet», elle ne chômait pas, sous peine de subir d'immanquables représailles. Le réseau, tel qu'il a pu être reconstitué, était parfaitement hiérarchisé avec, sur le territoire national, un chef, «Jacques», Arménien naturalisé français, assisté de «lieutenants» considérés comme les véritables proxénètes, eux-mêmes aidés par des hommes de main chargés de la protection et de la surveillance des «filles» sur le terrain. Celles-ci, d'origine russe, slovène, moldave ou bulgare, étaient recrutées et regroupées par les véritables chefs du réseau, des mafieux de Rostov-sur-le-Don. C'est vers eux que convergeaient les transferts de fonds assurés à partir des principaux lieux de prostitution: Nice, Paris et Strasbourg pour ce qui a pu être établi. Une activité lucrative. Entre novembre 2000 et mars 2001, Sacha a recueilli, à lui seul, 220 000 euros. L'axe Nice-Rostov apparaît encore dans deux autres affaires instruites au tribunal de Nice. La première a conduit le juge Dorcet à Plovdiv, en Bulgarie (lire ci-contre) où vivaient cinq frères et cousins, organisateurs d'un réseau intégré à une filière, dirigée par un «parrain» de Rostov. «La mafia, ce sont les Russes», avouera l'un d'eux. Il récupérait une partie des gains des prostituées pour les investir dans des villas, des appartements et des commerces de la Costa Brava, au nom de toute la famille. La seconde affaire a permis de démanteler une équipe de Serbes et de Slovènes particulièrement cruels dirigée par «Sretko», un Tsigane de 33 ans, brun et râblé, aux multiples identités, qui comptait plus sur sa force que sur son charme pour diriger ce réseau. Les filles, une vingtaine au total, «achetées» aux Russes 3 000 euros l'une, étaient regroupées, là encore, à Rostov, puis acheminées - via la Hongrie et l'Italie - vers un bar-restaurant de Bondy (Seine-Saint-Denis) tenu par un Croate. Condamnées à un «abattage» d'un autre âge, les jeunes filles étaient frappées, menacées de se faire couper le pouce, violées parfois, et contraintes à une recette quotidienne de 300 à 400 euros. Deux femmes, chargées de centraliser les recettes et de convoyer l'argent jusqu'à Paris, assistaient les sept hommes du groupe: «De vrais durs, ceux-là, aucun n'a parlé», confie un enquêteur.
«Sacha» non plus n'a pas craqué. Il a même nié être l'auteur de certains mandats en direction de Rostov, l'inévitable plaque tournante de la prostitution, dont le flux Est-Ouest en Europe a rapporté, selon Interpol, 1,5 milliard d'euros. Près de 300 000 jeunes femmes sont tombées sous la coupe de cette terrifiante mafia. Les transferts d'argent se réalisent, bien sûr, en espèces, par le biais de la compagnie américaine Western Union, dont les bureaux sont souvent hébergés par La Poste. Cette astuce permet de garantir - à tout moment et en n'importe quel lieu de la planète - le paiement de la somme remise par l'envoyeur, qui n'est pas tenu de prouver son identité. Seule celle du destinataire est dûment vérifiée. Autrement dit, le choix de ce système préserve l'anonymat des proxénètes présents sur le territoire français et, surtout, les met à l'abri de poursuites. Tout comme leurs chefs ou leurs hommes de paille. Ils ne quittent pas leur pays, dont les autorités sont, souvent, plus promptes à les protéger qu'à les interpeller. «Sacha» n'a reconnu qu'un rôle de faussaire après la saisie, à son domicile niçois, d'actes de naissance russes encore vierges avec les tampons nécessaires à la fabrication de faux papiers qui évitaient le statut de clandestines aux «protégées» du réseau, privées de leur véritable passeport. Ce qui, bien entendu, les mettait à la merci des proxénètes, comme si les coups et l'intimidation ne suffisaient pas à garantir leur docilité. Défendu par Me Franck De Vita, l'ancien légionnaire a été libéré après trois mois de détention. L'enquête révèle qu'il était en relation - via Jacques, le Franco-Arménien, chef de réseau - avec un authentique parrain de la mafia ukrainienne, Leonid Minin, originaire d'Odessa (lire l'article). Mêlant habilement affaires propres et argent sale, soupçonné de tous les trafics et au plus haut niveau, Minin a dirigé, avant de se faire expulser de la principauté, une société d'import-export à Monaco. Or, parmi ses employés, figuraient tous les membres de ce réseau ainsi que d'autres malfrats russes ou ukrainiens aux attaches azuréennes. Décidément œcuménique, Leonid Minin utilisait également les services d'un Français, originaire de l'île de Beauté, connu pour des braquages et que l'on dit proche du fameux gang de la Brise de mer. Il a été établi, en effet, de manière formelle, que ce bandit corse a fait parvenir au moins un mandat de 7 600 euros à un chauffeur de taxi, sans aucun doute prête-nom d'un parrain de Rostov. Voilà qui répondrait à une interrogation des responsables du groupe de répression du banditisme de la PJ niçoise: pourquoi les seigneurs locaux du crime auraient-ils abandonné le marché de la prostitution à leurs homologues de l'Est de l'Europe? A Nice, par exemple, 450 des 500 prostituées qui déambulent, nuit et jour en été, sur les trottoirs de la promenade des Anglais en sont originaires. Leurs «protecteurs» aussi. L'irruption de «Francis le Corse» dans le principal de ces réseaux laisse donc supposer qu'un deal a eu lieu au plus haut niveau sur la base d'un double partage: celui des bénéfices et des activités criminelles ou délictueuses.
Mais le mauvais vent d'est ne souffle pas que sur les trottoirs des grandes villes françaises et, plus particulièrement l'été, de celles du littoral azuréen. Plusieurs dossiers criminels démontrent que certains de ces proxénètes ne se contentent plus de leur part sur les recettes des «filles de joie». Bon nombre d'exemples attestent que le proxénétisme n'est plus leur seule activité. Ils sont aujourd'hui présents dans tous les secteurs du banditisme: vente d'armes, cambriolages, règlements de comptes, trafic de voitures de luxe. Cette dernière spécialité s'est même développée à un niveau élevé de la mafia russe. Le braquage du conducteur d'une Mercedes 500, en octobre 2002, à Cap-d'Ail (Alpes-Maritimes), sur la basse corniche, entre Nice et Monaco, a lancé un juge d'instruction niçois et plusieurs services de police et de gendarmerie sur des pistes insoupçonnées. C'est ainsi que le parcours d'une trentaine de luxueuses limousines a pu être reconstitué: les voitures volées en France et en Espagne passaient par Thessalonique, le port grec de la mer Egée, où elles étaient «blanchies» avant d'être vendues dans les émirats du Golfe persique. Mais la surprise des enquêteurs fut plus grande encore lorsqu'ils reçurent les confidences de l'un des convoyeurs, de nationalité grecque, de ce gang hautement spécialisé. Celui-ci expliqua qu'un as en informatique, en branchant son ordinateur portable sur l'allume-cigare des voitures, parvenait à lever tous les secrets de leur identité - numéro de série du châssis, date de fabrication et de vente du véhicule - ce qui permettait, ensuite, aux faussaires de l'équipe de les munir d'une nouvelle virginité. Outre cet informaticien de génie, la présence d'un personnage que l'on croirait sorti d'un mauvais polar n'a pas cessé d'intriguer les policiers: «Oleg le nettoyeur». Ils ne connaissent que ce surnom, qui ne laisse guère de doutes sur son travail: Oleg est le tueur patenté du groupe, chargé d'éliminer les opposants ou les concurrents. Plus inquiétant encore, les enquêteurs ont identifié, lors d'une planque, un personnage connu pour ses liens avec ETA. Un tel contact avec un responsable du terrorisme basque pourrait s'expliquer par une sorte d'échange de bons procédés. ETA, qui vole de nombreux véhicules en Espagne, en revendrait une partie aux filières spécialisées de l'Est. Celles-ci, en échange, approvisionneraient l'organisation clandestine en matériels de guerre. Ce trafic d'armes demeure en effet une grande spécialité des mafias venues du froid. Un trafic qui sévit en France. Bradées dans les pays de l'ex-Yougoslavie, les armes sont en effet revendues dix fois plus cher dans notre pays. La difficulté tient au fait que leur importation suit des filières diversifiées. On a vu des trafiquants à la petite semaine rapporter de voyages professionnels en camion, au Kosovo, en Croatie ou en Serbie, deux ou trois kalachnikovs et un lance-roquette pour arrondir leurs fins de mois. Ou, à l'inverse, des Serbes ou des Croates agrémenter leur séjour en Occident en vendant ce même type de matériel de guerre caché dans leurs bagages. Dans les deux cas, ces armes aboutissent dans les mains inexpérimentées de petits voyous de banlieue, qui peuvent en faire un usage d'autant plus dangereux qu'il n'est pas maîtrisé.
A n'en pas douter, c'est l'aspect sauvage de cette criminalité venue de l'Est qui inquiète au plus haut point les responsables de la sécurité publique. Mais, parfois, ces criminels d'un genre nouveau subissent de sérieux revers. Ainsi, l'opération «Carpates» a permis à la gendarmerie d'interpeller une quarantaine de Roumains responsables de 200 cambriolages en Provence-Côte d'Azur, tandis que deux autres enquêtes mettaient en évidence une énième spécialité venue de l'Est: le cambriolage en famille. Une mère biélorusse de 44 ans et ses trois enfants âgés de 10 à 18 ans, par exemple, avaient «braqué» un couple d'Allemands pour voler leur Mercedes, avec laquelle ils écumaient l'arrière-pays du Var et des Alpes-Maritimes. Autre «activité» attribuée aux gangsters originaires des pays de l'ex-bloc soviétique: l'attaque des bijouteries et joailleries de grand luxe. Vitrines brisées à coups de masse, voiture bélier ou hold-up classique de faux touristes à l'aspect soigné: les techniques évoluent, mais l'efficacité demeure. Sur la seule Croisette, à Cannes, sept de ces magasins ont été attaqués en 2001, pour un butin estimé à 4,4 millions d'euros. L'an dernier, Bulgari, Van Cleef & Arpels, Boucheron et Breguet ont été, à leur tour, mis à sac. Avec, pour cette dernière bijouterie, un butin de 3 millions d'euros. Les procédés employés lors de ces attaques et l'accent de leurs auteurs ont trahi, chaque fois, l'origine de ces derniers, demeurés insaisissables. Avec un tel palmarès, il était inévitable que des «embrouilles» surviennent et qu'une guerre des gangs éclate. La liste est déjà longue des règlements de comptes depuis l'assassinat, à un arrêt de bus à Marseille, le 9 octobre 1998, d'Akhmat Bazœf, un Géorgien de 38 ans. Trois ans plus tard, c'est un Slovène de 30 ans qui est tué dans le lit d'un modeste meublé à Nice. Un Russe est massacré peu après à coups de hache et un Serbe abattu de deux balles de 7,65 dans le dos. Toujours à Nice, deux autres Russes sont blessés dans une bagarre au pistolet et à l'arme blanche. Enfin, récemment, un «étudiant» bulgare a été atteint d'un coup de couteau et une prostituée défenestrée: ces quelques exemples dévoilent le caractère violent de cette criminalité «sauvage». Elle est le fait d'individus en situation irrégulière, à l'identité incertaine, sans emploi ni domicile fixe. Ce qui ne facilite guère le travail de la police... En multipliant agressions, cambriolages, braquages, meurtres et autres exactions, ces truands sans foi ni loi dessinent la partie la plus inquiétante, dans l'immédiat, de cette criminalité de l'Est. Une criminalité à double visage. A côté des voyous violents, qui occupent le terrain, on voit de plus en plus apparaître les profiteurs des trafics. Ces «nouveaux tsars», qui, apparemment en toute légalité, acquièrent les plus belles propriétés de la Côte d'Azur en blanchissant, sous nos yeux et à coups de millions d'euros, l'argent noir des mafias. |
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1 Commentaire :
Commentaire écrit le dimanche 16 mai 2004 à 09:05:02 (lien)
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